Trans / parence,
- Solbi Kim

- 24 août 2018
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 août 2019

Une petite projection laisse entrevoir des reflets du soleil, fugaces et mobiles. Le trou est à peine perceptible. « J’imagine un lieu d’exposition qui se changera en un lieu de cache-cache, entre moi et les visiteurs. Qui trouvera les parties que j’ai cachées ? Qui essayera de les regarder ? ». Mais pour peu que l’on observe les formes discrètes de la vidéo, à la limite diaphane de leur apparition, celles-ci ouvrent le champ de perception depuis des nuances et des variations sensorielles infimes. L’artiste convoque à ce propos une expression coréenne : « regarder les choses comme pour les creuser », comme si les traces de lumière naturelle évoquaient ici des trouées qui symboliseraient une ouverture du regard et de l’acuité perceptive.
Une autre vidéo, La transparence, montre les limites de la perception par l’intermédiaire d’une tentative de mise au point de l’appareil photographique qui n’arrive pas à trouver d’élément ressortant de l’image d’un mur blanc. En suivant à l’écran le déplacement de points lumineux rouges, on saisit le décalage entre ce que la machine et le regard arrivent à capter. Le titre de la vidéo évoque un des concepts au cœur de la pratique de l’artiste. La transparence vient du suffixe latin trans qui signifie « à travers » et parencs, du verve parere, « paraître, apparaître, se montrer ». Elle permet au regard de passer à travers les choses. Le trans joué par l’appareil signifie la traversée de l’espace ou de la limite, l’intermédiaire qui nous ame1ne à voir le monde d’une certaine manière.
Dans l’installation la transparence de l’être, une phrase « À travers soi » est projetée sur des visiteurs qui deviennent alors écrans. La condition de dévoilement du texte de lumière dépend ainsi de la matérialité du corps-support devenu objet du dispositif. Le mouvement enregistré par un capteur déclenche une lumière placée derrière un panneau les surplombant. Ce dernier est percé de lettres comme autant de fissures permettant au corps du texte d’apparaître ou de disparaître par la traversée lumineuse. Par analogie, la personne faisant le temps de l’expérience, office de récepteur-écran incarne ce que Kim Solbi appelle une « matérialisation de la transparence » amenant les autres visiteurs derrière elle à perce-voir « À travers soi ». Sans le mouvement des corps, l’œuvre redevient inapparente.
Pour Kim Solbi, la lumie1re symbolise souvent le regard de l’autre dont la source d’inspiration remonterait à un souvenir d’enfance. Un jour, elle s’est retrouvée confinée dans l’obscurité d’un ascenseur jusqu’à ce qu’elle se sache libérée en entendant des voix et en apercevant une lumière s’insinuant par un « interstice », un indice du regard de l’autre, lui donnant la possibilité de retrouver le monde au-delà de cet espace étroit. Cette image revient comme une ritournelle, au sens deleuzien, dans la vidéo L’origine du trou. On y observe des visiteurs pénétrant dans une pièce sombre et on entend leurs pas et leurs voix. Ce moment crée des interstices lumineux au travers des rideaux, derrie1re lesquels se situe une salle éclairée. L’artiste choisit de filmer ceux qui sont sur le seuil de cette trouée, là où ils font des allers et retours. Elle introduit aussi une rupture en coupant en deux l’image noir et blanc de la vidéo projetée sur deux écrans rectangulaires. Or, c’est dans l’écart que la rencontre de l’autre advient, précise le philosophe François Jullien : « En quoi rencontrer (…) fait logiquement paire avec écarter : écarter, c’est ouvrir une distance qui fait apparaître de l’autre ; rencontrer, c’est en retour, entrer au plus près, en « présence » de cet autre apparu. L’un et l’autre se répondent ».
Dans une petite installation photographique en accordéon, La forme du regard, une ouverture avec des variations lumineuses sert de cadre à l’entrée et à la sortie des visiteurs et du gardien de musée. Un fil noir traverse litte2ralement les photos, en partant du regard troué du gardien ou d’un visiteur, comme renvoyé vers son point aveugle, jusqu’à rejoindre le sol ou les pieds de l’un d’entre eux, qu’il perce. L’artiste montre l’écart avec ce qui est à proximité pour sonder ce qui se fissurerait de l’espace observé ou d’un autre rencontré. Elle est fascinée d’ailleurs par le retournement du regard en aveuglement de L’homme atlantique de Marguerite Duras : « Vous essaierez de regarder jusqu’à l’extinction de votre regard, jusqu’à son propre aveuglement et à travers celui-ci vous devrez essayer encore de regarder. Jusqu’à la fin ». Le regard cherche à saisir quelque chose, mais « regarder quoi » demande l’homme atlantique. Il faut regarder, c’est tout, jusqu’à l’épuisement.
Les œuvres de Kim Solbi visent à interroger notre perception, dans un rapport à la lumière, à la transparence et à l’opacité, à l’altérité, aux modalités de la visibilité et, partant, du regard. Les dispositifs de lumie1re en jeu questionnent tout particulièrement le concept de transparence comme visibilité au travers et, au sens figuré, comme ouverture au monde. L’interstice qui advient dans son art laisse transparaître un écart où l’autre peut être rencontré.
Lorrain Verner
Historienne et théoricienne des arts à l’École des Beaux-Arts de Versailles et
chercheur associée à l’Université de Paris 8 (Laboratoire Art des images et art contemporain)



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